Julia Kristeva au salon du livre Fiction/Non Fiction

Vous avez devant vous mesdames et messieurs une citoyenne européenne d’origine Bulgare et qui se considère comme une intellectuelle cosmopolite. Et c’est avec un sentiment de dette et de fierté que je porte dans le monde globalisé qui est le notre aujourd’hui les couleurs de la république Française dans les divers pays et continents. Je l’écris dans ce livre qui n’est pas encore traduit en Russe, je l’écris et je me permets de le répéter ici: nulle part on est plus étranger qu’en France, mais nulle part on est mieux étranger qu’en France. Pourquoi? parce que au delà de l’ambiguïté de l’universalisme, car vous savez que l’universalisme est issu des lumières Françaises, la tradition Française du questionnement, la place des intellectuels, et l’importance du forum politique dont les lumières sont un des exemples et qui caractérisent la culture française. Tout cela permet de relancer le débat intellectuel et de le relancer en France plus dramatiquement et plus lucidement qu’ailleurs. Ce débat intellectuel constitue me semble t il, le véritable antidote à ce que j’appellerais “la dépression nationale”qui caractérise beaucoup de pays aujourd’hui, peut être la Russie aujourd’hui, la France bien sûr. C’est également un antidote au Nationalisme qui est la version maniaque de la dépression .
Je rend donc hommage à la culture française, et j’en parle aujourd’hui parce que vous êtes dans un cadres où c’est la France qui est l’invitée d’honneur, qui m’a adoptée et qui n’est jamais plus française que lorsqu’elle rit d’elle même. Deux penseurs forts différents:
Saint Augustin: une seule patrie le voyage. Et une de mes héroïnes qui se trouvait dans le roman traduit en Russe, dit ceci: je me voyage. C’est une manière de dire, je suis multiple je n’ai pas d’identité fixe.
Jean de la Fontaine dans un texte peu connu mais qui est un texte français vous allez l’entendre parce qu’il s’agit de nourriture, le texte s’appelle le pâté d’endive, et bien Jean de la Fontaine dit “diversité c’est ma devise”.
L’homme et son langage nous apparaissent ici dans l’espace culturel européen, comme une mise en question, comme une interrogation permanente, qui ouvrent les mémoires, au delà des valeurs et des identités figées, à la vie du langage, à la vie de l’homme, qui ne peuvent en vie que s’ils sont une révolte permanente. C’est cette idée là de l’homme que je voudrais défendre avant d’arriver à la notion de liberté.
L’identité comme révolte permanente et comme épreuve de la vérité. On passe de Descartes à quelque chose d’autre et qui est la mise en question de l’identité, on arrivera à Freud. Il en résulte donc une étrange conception de l’identité. Nos identités ne sont en vie que si ces identités se découvrent étrangères à elles même. Autres. Différentes. Tel est le constat aussi de la littérature moderne, qui est une littérature carnavalesque, en dialogue, en sujet polyphonique, cette question de l’identité comme dialogue est aussi ce que les sciences humaines découvrent également, et que l’expérience psychanalytique met en évidence.
Je pense que nous n’avons pas encore pris les mesures exactes de cette identité polyphonique et de ces conséquence pour le pacte social et en particulier pour le sens de la nation. Si nous ne sommes des hommes et des femmes ivres en tant d’étrangers à nous même et bien il s’en suit que le lien social et la nation ne sont pas une association d’identités, mais une fédération d’étrangetés. On a du mal à traduire ce mot étrangeté en Russe, on dit souvent, одиночество что нибудь такого. это особиность excentrique et exceptionnel, spécificité федераци спесифичесносты ne serais ce pas la meilleure façon pour la nation de s’inclure dans l’espace européen? Europe comme fédération d’étrangetés, tel est mon rêve de liberté auquel je vais revenir.
Je suis convaincu que ce rêve ne peut être un véritable antidote à ce qui nous menace maintenant, Hannah Arendt l’avait appelé la banalité du mal, je l’appelle moi la banalisation des cultures et automatisation de l’espèce. Ils s’appuient sur une certaine vision de la nation et de la langue nationale. Il nous faudrait résister à l’universalisme banalisant et au communautarisme banalisant par une décomplexification de l’identité nationale. Et essayons de décomplexer l’identité nationale sans tomber dans le patriotisme nationaliste. Par exemple de l’exception française. Je pense qu’il importe de souligner la contribution spécifique de chaque pays dans divers domaines de la vie sociale. Parmi lesquels le développement culturel, son rôle dans l’histoire et sa valeur internationale que les autres peuples peuvent apprivoiser à leur tour de manière spécifique. J’ai préparé dans cet esprit, pour le conseil économique et financier français, un avis sur le message culturel français et la vocation interculturelle de la francophonie. Et je vais le résumer très rapidement parce que si nous parlons de la langue Française, ça mérite d’être dit . Il s’est forgé un aliage très particulier dans la culture Française, entre la langue nationale et les expressions culturelles. Et cet aliage est tellement fort et le goût de cette langue nationale qu’en France la langue est devenue presque l’équivalent du sacré. Je n’éentrerai pas dans les détails de cela mais beaucoup de ceux qui connaissent la culture française savent combien ce lien est important. En même temps ce sacré n’est pas figé, parce que c’est dans la littérature qu’il vit, qu’il respire et qu’il se modifie. Et last but not least, cette vie de la langue à travers la littérature, nous sommes appelés à le transmettre à l’étranger, d’abord dans la francophonie nationale avec les nouveaux venants pour leur apprendre le goût de Rabelais et de Voltaire, mais aussi pour transmettre cela aux autres et les inviter à avoir la même fiereté de leur propre langue nationale. C’est ce que je dis en ce qui concerne les autres membres de la francophonie que sont les ukrainiens ou les bulgares, qui n’ont pas le francais comme langue de partage mais qui acceptent ce gout francais pour la langue nationale.
Tout ca pour dire que la vision que j’ai de la culture européenne, qui était le berceau de l’identité, est devenue aujourd’hui le seul point dans lequel on se rend compte que l’idée d’identité est sinon futile du moins reconstructible et dépassable, que l’identité n’est pas un culte mais une interrogation et en tant que tel nous somme l’espace culturel mondial où nous allons à contre courant du culte actuel de l’identité. Vous avez le chinois qui croit qu’il est chinois, vous avez le musulman qui croit qu’il est musulman, et être le Francais, le Russe, le Juif quelque part ils croient qu’ils sont dans un culte de leur identité, comme la femme, le gay…dans l’espace européen, à coté de cette certitude, s’élabore une autre qui est l’identité est un questionnement., et cet antidote du culte est quelque chose qui fait respirer l’espace culturel mondial, c’est un antidote à la mondialisation banalisante, et aux heurs des identités que l’on appelle des heurs de religions, c’est pourquoi le rôle des sciences humaines et de la littérature, clarifie ce questionnement de l’identité est à comprendre comme un rôle fondamentalement éthique et de ce point de vue important à valoriser.
Ceci c’est fait dans notre culture parce que la culture européenne elle même est au carrefour entre l’espace gréco romain, la tradition juive biblique, la tradition chrétienne et la greffe musulmane, et nous arrivons avec cela à une notion de l’homme que nous devons comprendre dans sa multiplicité, et dans son essence interrogative, et non pas dans son essence identitaire figée. Europe est donc une identité politique qui parle déjà autant de langues sinon plus qu’elle ne représente de pays, et je suis très impressionnée de constater que les étudiants qui viennent me voir dans le cadre de l’erasmus, sont en position de se poser des questions sur le culte identitaire que l’on impose à droite ou à gauche. Cette identité polyphonique du monde européen, de l’homme européen, de la femme européenne est un atout, en même temps une fragilité, une difficulté ce n’est pas facile de coordonner tout cela. Mais c’est une respiration extraordinaire.
Le futur homme du monde sera à l’image de cet européen. Un sujet singulier au psychisme intrinsèquement pluriel. Bilingue, trilingue, multilingue, et le grand pari sera de savoir si par facilité va t il se réduire au globish english ou il utilisera le globish english pour le marché et il gardera le multilinguisme comme accès à cette intériorité polyphonique que nous lègue la culture européenne.
Pour aborder la question de la liberté, si vous permettez je vous demande votre attention, je vais faire un bref recours à la psychanalyse . J’ai eu l’honneur hier de recevoir le titre de docteur honoris clausa de l’université Lomonosov et je me suis rendu compte de l’importance qu’on la psychologie et la psychanalyse dans l’esprit des jeunes étudiants qui étaient là, quel que soit le soit disant déclin de la psychanalyse dont on nous parle aujourd’hui, le sujet tel que la psychanalyse le comprend, nous es légué par la tragédie greque. L’homme grec est un homme qui veut savoir. Il pose des questions à la sphinx, qui suis je? C’est l’homme de la science, il est sur un carrefour, il s’avère que c’est un homme tragique. Le sujet du savoir est le sujet de la tragédie. Qu’est ce qu’il veut savoir? Il veut savoir s’il aime. On lui montre qu’il aime son père, il veut tuer sa mère. Nous disons l’homme qui veut savoir est un homme tragique parce que c’est l’homme de “l’hainomoration”. Haine-amour- “hainomoration”. C’est le sujet de l’oedipe, l’homme qui veut savoir, c’est un homme tragique. Alors est ce que cet homme tragique n’est pas en difficulté aujourd’hui?
Je dis oui. Il est en difficulté parce que la famille avec papa, maman est en train de se détruire. L’autorité est en train de se détruire. Sur le divan qu’est ce que l’on entend. Les borderlines, les forselves, les personnalités comme si, ce que j’entends par les nouvelles maladies de l’âme. C’est à dire la toxicomanie, la violence, les maladies psychosomatiques. Sur le plan psychique Annah Arhent l’a constaté déjà, c’est le jugement même qui est en difficulté, les gens n’arrivent pas à penser, n’arrivent pas à juger. Nous avons créé en France un prix qui s’appelle Simone de Beauvoir pour la liberté des femmes. Et nous allons donner ce prix au mois de janvier à une écrivaine russe, Madame Oulitskaya, parce que je pense et notre jury le pense. Pour la liberté des femmes il ne faut pas seulement se battre comme militantes mais il faut montrer que l’on peut penser librement. Et c’est ce que fait madame Oulitskaya sur le plan de la littérature et de ses positions politiques. Mais ce que je trouve en France c’est que beaucoup de jeunes femmes de banlieue, par exemple mais pas seulement, ne savent pas ce que veut dire le mot liberté et pour elle, le mot liberté ça veut dire choix. Mais c’est une façon mercantile de voir la liberté. C’est le marché qui nous demande choisir entre le produit x et y. La question de la liberté est beaucoup plus profonde, je vais l’aborder enfin.

Pour ouvrir les jeunes à la question de la liberté, nous allons accompagner le prix Simone de Beauvoir que nous allons décerner à Madame Oulitskaya, par un forum où nous allons demander aux jeunes des écoles de réfléchir sur des textes de Simone de Beauvoir sur la liberté pour amorcer la capacité de se pencher sur la subjectivité, libre ou pas libre. Ce qui me conduit à vous parler de deux notions de liberté que nous avons dans l’espace européen et que vous avez sans doute en Russie aussi et sur lesquelles je voudrais insister parce que cela rend les libertés aujourd’hui difficiles.
Après la chute du mur de Berlin, nous nous sommes rendus compte qu’il existe une différence entre entre deux modèles de culture, la culture européenne et la culture nord américaine. Je fais cette différence de manière, de façon schématique tout en pensant que ce sont deux versions que nous partageons des deux cotés de l’atlantique. Que ces deux versions existent aussi bien en Europe qu’aux états unis. Ce sont donc deux versions différentes mais complémentaires. La première c’est ce que vous trouvez chez Kant, dans la critique de la raison pure de 1781. Kant va écrire pour la première fois au monde que la liberté n’est pas une opposition. Banalement vous pensez que vous êtes libres si vous pouvez dire non. Si vous pouvez protester, si vous pouvez vous révolter. Kant ne dit pas ça. Vous êtes libres non pas quand vous dites non, parce que sinon votre liberté est subordonnée à ce contre quoi vous vous révoltez. Non, vous êtes libres quand vous pouvez prendre une initiative. Quand vous allez commencer quelque chose. Tout à l’heure madame a protesté, elle a bien fait, mais la véritable liberté c’est quand on trouve une solution. Donc la notion Kantienne de la liberté, c’est la liberté comme self begining, commencement de soi, sebst ampfang, qui néanmoins est subordonné à une cause, on est subordonné à la cause divine au mieux, c’est Dieu qui nous commande. Le devoir, la transcendance. Et l’on se rend compte de plus en plus que dans le monde moderne cette cause supreme c’est le marché. La crise financière en est un exemple. Qui gagne plus est le mieux placé. Donc la libre initiative, le self begining, est devenu une adaptation au marché. Cette liberté je ne la récuse pas. Je pense que pour tous ceux qui sont exclus du marché c’est important de pouvoir prendre sa place dans le marché. Je dis simplement, qu’elle n’est pas la seule et que ce serait regrettable que l’être humain réduise sa liberté à cette liberté adaptation.

Nous avons une autre liberté dans le monde de la culture européenne tel que je l’ai tracé à grands traits. Cette autre liberté a été développée dans le séminaire de heidegger qui était une analyse de la pensée de Kant et qui s’intitule l’essence de la liberté humaine, que je vous recommande, il s’agit là de la liberté comme rencontre surprennante avec l’autre. Je suis libre quand je vous rencontre dans votre altérité, dans votre différence et quand vous me rencontrez dans la mienne. Tout en gardant nos différences. La rencontre des différents, où ça se fait. Ca se fait dans l’exemple que je trouve et j’ai développé ça dans la présentation de mon travail au prix Olberg il y a quelkques années. Le gouvernement Norvégien c’est aperçu qu’il n’existe pas de sciences humaines dans le palmares du Nobel. Et ils ont créé le prix Olberg, les Norvégiens ont beaucoup d’argent parce qu’ils ont beaucoup de pétrole et ils ont créé ce prix Olberg pour honorer les sciences humaines. Et j’ai eu l’honneur de recevoir ce premier prix. Ce que j’essayais de dire en développant d’avantage. C’est que la liberté comme rencontre, comme rencontre de différent, se manifeste par exemple dans la création artistique, dans la fiction, on a dit non fiction , mais si vous regardez la philosophie française moderne, elle n’est pas seulement un discours systématique. elle est très souvent un discours systématique qui devient fictionel. Il y a beaucoup de littérature dans une philosophie de Rolland Bartes ou de Jaques Derida ou de Deuleuze ou de Julia Kristeva. Et c’est Freud qui nous a appris que la fiction est un lieu de liberté parce que le langage de la fiction est proche de la sensation de” la pulsion, de l’érotisme, de la mort, des profondeurs de l’être humain. Les Jésuites savaient ça, Baltazar Gracian disait “l’étrange profondeur des mots”.Et bien le philosophe des sciences humaines qui n’est pas capables de donner l’étrange profondeur des mots. Ben c’est pas la peine qu’il philosophe. Ca ne passe pas.

Nous sommes amenés dans le non fiction de passer par l’imagination et la pensée de Freud est constamment de passer de bord à bord entre ça. Donc c’est une liberté. C’est une liberté de pensé qui passe par l’interface de fiction et non fiction et c’est le rôle des sciences humaines et c’est la particularité des sciences humaines, leur richesse aussi. Une autre figure de cette liberté de Heidegger que je traduis à ma façon à travers Freud c’est aussi l’homme révolté. L’homme révolté de Camus. L’homme révolté qui n’accepte pas le Diktat. Qui dans le champ social se pose des questions. Qui essaye de transformer l’enfermement national ou nationaliste. Et puis aussi l’espace de liberté c’est l’espace de transfert. C’est à dire là où je crée un lien affectif avec l’autre et je parle à travers ce lien affectif qui est une sorte de relation amoureuse mais une relation amoureuse qui va être élucidée, que j’essaierai de comprendre pour pouvoir créer dans le champs social des relations de ce type.

Je vais finir par un autre exemple de liberté que j’emprunte à Hannah Arendt que je considère comme un génie féminin et j’ai consacré une trilogie à trois femmes qui sont pour moi des exemples de génie féminin au vingtième siècle. Hannah Arendt, Mélanie Klein, et Collette. Hannah Arendt s’est demandé à la fin de sa vie quelle était la forme optimale du lien politique. Elle n’a pas élaboré ça, elle est morte avec une feuille sur sa machine à écrire qui est une interrogation sur le jugement esthétique selon Kant et elle creuse cette idée de jugement esthétique. Qu’est ce que le jugement esthétique qui n’est pas un jugement au sens juridique du terme. Le bien et le mal. Je te condamne, tu es criminel etc. Le jugement esthétique dit elle d’après Kant se fonde sur le goût qui est le plus archaïque des sens. Le bébé entre en contact avec le monde à partir du goût. Mais le goût esthétique c’est quoi? Quand nous sommes dans un concert ou dans une pièce de théâtre chacun a son goût, et chacun juge à partir de son goût c’est à dire une relation affective irriguée par du jugement. Mais par réduite à du jugement. Vous voyez toujours à ce carrefour entre corps et sens. Ceux qui participent à ce concert ou cette pièce de théâtre, ils ont leur jugement chacun, individuel. Mais quand ils sortent ils ont la conviction d’avoir participé à un lien commun qui les rattache au texte musical ou dramatique.

Et bien Hannah Arendt imagine un jour un lien politique qui serait basé sur le jugement esthétique ou chacun garderait sa sensibilité de sujet sensible et lucide et qui feraient des communautés qui respectent cette singularité. Vous voyez l’utopie? c’est cette utopie là qui est je crois à l’étape actuelle de l’humanité, de toute civilisation comprise le point le plus avancé où l’être humain ait pensé la liberté. C’est mon rêve et j’aimerais que vous y réfléchissiez après la fin de ce forum, de cette rencontre et de cette foire du livre. Je vous remercie de votre attention.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *