Lecture: Les dix plaies de la Russie De l’URSS à la Russie par Edouard Moradpour

9791030200362f On m’a gentiment proposé de lire le tout dernier livre d’Edouard Moradpour sorti cet été aux éditions Fauves. J’ai envie d’en dire du bien mais j’ai été déçu par ce livre duquel j’attendais plus. Au final je pense que c’est un bon départ pour entamer une discussion sur la Russie post-communiste.

Edouard Moradpour comme l’avions déjà découvert lors de la sortie d’un roman sur la momie de Lénine est publicitaire et a vécu les années 90 et 00 à  Moscou. Au début des années 10 il est rentré à Paris mais continue à être habité par son existence Moscovite, d’où cette série de livres sur la Russie.

J’ai envie de dire du bien du livre parce que cette expérience n’est pas courante et que je suis trop jeune pour avoir connu cela: partir en URSS dans un contexte de pénuries multiples pour développer une activité totalement inconnue là-bas la publicité qui sert en occident à écouler les produits superflus et convaincre les consommateurs que les innovations les plus diverses leur sont indispensables alors qu’ils ont vécu très bien auparavant sans. Bien entendu dans cette URSS il y avait une soif de nouveauté, une soif d’occidentalisation et donc les produits et les publicités étaient très attendus.

Le regard d’Edouard Moradpour est souvent naïf et bienveillant, cela contraste agréablement avec certains de nos compatriotes qui voient en la Russie un espace pour donner libre cours au pire cynisme. La dernière scène sur le dédouanement de son déménagement, sans faire appel à un broker, qui va durer toute un journée alors qu’il a vécu plus de 20 ans en Russie et il sait comment fonctionnent en pratique les douanes… Cette scène illustre bien ce regard frais et bienveillant sur la société russe.

J’ai envie d’en dire du bien comme tout le monde visiblement. La  préface d’Alexandre Adler est aussi concise qu’élogieuse! Et tous les nombreux commentaires sur Amazon sont oh combien flatteurs:

Ce témoignage passionnant
La construction du livre à partir du thème des  » dix plaies d’Egypte » est très habile.
A ne pas manquer!!Enfin un livre bien écrit, clair et facile à lire pour comprendre la Russie
Enfin un livre bien écrit, clair et facile à lire pour comprendre la Russie
Un des meilleurs livres sur la « nouvelle Russie »
Livre idéal à emporter cet été avec soi…

On voit que l’auteur est spécialiste des relations publiques et de la publicité: tout le monde a envie d’en dire du bien, moi y compris. Mais une critique flatteuse de plus aurait elle une quelconque valeur? Il y en a déjà beaucoup essayons d’apporter de l’eau au moulin de la discussion pour aller plus loin.

zaryadyeD’abord je voudrais corriger un détail il est question de l’hôtel Russie à deux pas de la place rouge qui a été détruit au milieu des années 00 (2006-2007 pour être exact) et par la suite est resté une friche fermée au public. Dans le livre on dit qu’un centre commercial y sera construit. Ce n’est pas exact. Le problème des transports à l’hyper-centre de Moscou ainsi que le financement d’un grand projet commercial à deux pas du Kremlin dans un contexte de crise, le contexte de pietonnisation du quartier… ainsi que peut être d’autres raison conduisent à en faire un parc. Le parc devraient prochainement ouvrir puisqu’il devrait être prêt début septembre de l’an prochain pour la fête de la ville de Moscou. Le parc portera le nom du quartier: Zariadié. Il sera ouvert 24h/24 et à priori bien sécurisé. L’idée est d’en faire un reflet de la Russie avec quatre zones climatiques: la toundra, la steppe, la forêt et la prairie humide. C’est important de parler de ce projet car il est représentatif du nouveau Moscou Sergueï Sobianine, on a rompu avec l’ère Iouri Loujkov: fini l’ère de la voiture reine et des centres commerciaux de l’hyper-centre!

Ensuite sur les mésaventures de Carrefour: la chaine hexagonale n’avait pas juste ouvert un magasin en province. Il y avait un magasin en plein centre de Moscou qui par la suite est devenu un Achan City étant donné la réorientation stratégique du groupe.

Mais trêve de petites corrections revenons au fond du livre: Il y a les dix plaies d’égypte, pourquoi pas les dix plaies de la Russie? Cela fait facilement un livre en dix chapitres et cela est très flatteur, à défaut d’être la troisième Rome soyons la deuxième Égypte! Et cela annonce la dédicace du livre « à l’âme russe » c’est à dire la capacité de souffrir poussée à son extrême du peuple russe.
Malheureusement ce qui ne colle pas et qui rend le titre inadéquat c’est que la comparaison est inaboutie: qu’en est il de Dieu et des juifs? De Dieu il n’en est pas question dans le livre. On ne sait pas qui envoie ces plaies sur la Russie. Ou du moins on ne préfère ne pas savoir chaque tragédie se terminant par un très ambigu « de toutes façons on ne connaîtra jamais la vérité ». Quand au juifs, force est de constater que l’on ne parle plus Yiddish, l’émigration juive vers les USA et Israël s’est poursuivie et en URSS et en Russie. La famille de l’auteur est d’ailleurs juive et a quitté le pays il y a longtemps. On ne peut pas dire que le peuple Juif ait été libéré de Russie grâce à ces plaies qui s’abattent sur le pays. Si le président Poutine a inauguré en 2012 un musée contre l’antisémitisme à Moscou, aujourd’hui les juifs de Russie sont relativement peu nombreux ou largement russisés. Qui plus est les plaies choisies ne sont pas de l’ordre des catastrophes natureles (feu, inondations, astéroïdes…) comme il y en a pourtant malheureusement beaucoup mais de l’ordre des erreurs humaines (guerre, pillage, massacres, crise financière, politique internationale…). Voici les dix plaies en question:

I – « Les grenouilles » : le putsch de Moscou d’août 1991
II – « La grêle » : le bombardement du Parlement et l’octobre rouge d’Eltsine en 1993
III – « Les taons » : la Privatisation et les oligarques 1992-1997
IV – « Les furoncles » : les deux guerres de Tchétchénie 1994et 1999
V – « Les sauterelles » : la grande crise financière d’août 1998
VI – « Les poux » : les terribles attentats « terroristes » de Moscou en 1999
VII – « Les eaux changées en sang » : le naufrage du sous-marin Koursk en août 2000
VIII – « La mort des troupeaux » : la prise d’otages dans le théâtre de la Doubrovka de Moscou en octobre 2002
IX – « La mort des premiers-nés » : la prise d’otages dans l’école de Beslan en septembre 2004
X – « Les ténèbres » : la crise ukrainienne et l’isolement de la Russie à partir de 2014

Le titre ne fonctionne pas à mes yeux. Il aurait mieux fallu parler des 10 erreurs, des dix râteaux comme disent les Russes: l’expression marcher toujours sur le même râteau signifie répéter toujours et encore la même erreur. L’image du râteau permet de ne pas éluder la responsabilité (de celui qui a posé le râteau et de celui qui a marché dessus qui est souvent une seule et même personne).

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Outre le titre, ce qui est très gênant c’est le genre du livre. Il s’agit d’un témoignage, d’une expérience vécue dans laquelle s’insèrent des éléments de situation historique, sociale, politique afin que le lecteur français comprenne bien. Il est question de la vie quotidienne et des affaires, dans le récit on explique des notions élémentaires telles que l’importance des fêtes, la différence entre citoyenneté et nationalité… Au début cela semble bien fonctionner mais rapidement cela dérape d’autant plus que les digressions sont innombrables. Aussi le livre bascule plus vers une analyse médiatique de la Russie. Le point de bascule pour moi a été la diatribe contre la culture russe.  Pour lui il n’y a plus de culture russe depuis longtemps, il cite quelques grands hommes russes décédés. Ces hommes sont morts donc la culture russe est morte! CQFD. J’entends souvent d’ailleurs exactement le même raisonnement pour dire que la culture française ou européenne est morte. Ah Molière! ah Marcel Proust! Ah Jaques Tati… ils sont tous morts donc la culture française est morte. C’est la base du french bashing.

Bien entendu ce raisonnement est faux. C’est pas parce que l’on est ignorant soi même et que l’on trouve un interlocuteur en fin de repas pour partager cette idée, que ce que l’on ignore n’existe pas.

Il poursuit son raisonnement: personne n’a entendu parler d’Andreï Zviaguintsev portant il a fait deux films qui illustrent le vrai visage de la Russie actuelle.
Pour ma part je ne serai pas aussi catégorique sur les films de Zviaguintsev mais on ne peut pas dire qu’il soit inconnu… il a régulièrement gagné des prix à Cannes, il est diffusé dans toute la France, la critique et l »intelligentsia est très élogieuse à son égard. Bien sûr si notre culture cinématographique se limite à Star Wars et Taxi on ne connait pas, mais si on s’intéresse sérieusement au cinéma on connait.

-Quels sont les écrivains russes que vous connaissez ?
-Quels grands compositeurs russes vous reviennent en mémoire ?
-Quels sont les noms des danseurs ou danseuses russes célèbres ?
-Vous avez en tête quelques noms de peintres russes célèbres ?
Des noms de grands musiciens russes ?
-Des noms de grands musiciens russes ?

-Enfin, allons au théâtre…
J’avais vu et revu, avec d’excellents comédiens d’ailleurs, La Cerisaie, Oncle Vania, Les Trois Sœurs ou La Mouette de Tchekhov, mais je n’ai pas assisté à des créations théâtrales contemporaines marquantes.

Bref c’est de la mauvaise foi on ne peut pas arguer de son ignorance pour démontrer qu’un ensemble est vide. C’est un principe de base de la logique. Peut être qu’au café du commerce l’assertion « si c’était vrai cela se saurait » fonctionne mais dans un discours sérieux cela prête à sourire. Surtout lorsque l’on sait que « faire connaitre » est justement la base du métier d’un publicitaire.
Il est vrai que la majeure partie de la population à laquelle s’adressent les publicités à un bagage culturel très faible, mais lorsque l’on vit à Moscou, que l’on a de l’argent et que l’on s’intéresse à la culture… la vie culturelle et la création est d’une très grande richesse. Certes depuis que Vladimir Medinski est au ministère de la culture l’action gouvernementale est sérieusement mis à mal mais on ne peut pas dire que d’un point de vue culturel la Russie soit l’ensemble vide. C’est largement excessif!

D’ailleurs comme pour combler cet excès Edouard Moradpour va tenter de rééquilibrer le livre en vantant les mérites de Vladimir Poutine et dénigrant les médias occidentaux. Mais pas besoin de lire un livre pour ce genre de lieux communs.

A mon sens le problème de fond vient de la douleur personnelle d’Edouard Moradpour. Digresser sur des considérations historiques et politiques permet de mettre des mots là où il a du mal à en mettre dans sa propre vie. Ce passage chronologique sur l’entre deux mandats de Vladimir Poutine et l’arrivée du « tandem Medvedev » l’illustre bien:

Le 8 mai, la Douma nomme officiellement Poutine Premier ministre.
Le 26 juin à 16 h, Elena, après sept ans de vie commune, se suicide chez nous, à l’âge de 40 ans. Ce soir-là, j’ai compris que le pays du malheur ne nous avait pas épargnés.
Il y avait un « avant » Elena ; il y aura un « après » Elena. Une plaie de l’Âme qui aura beaucoup de mal à cicatriser.
Les six premiers mois de la présidence de Medvedev seront très réussis.

C’est d’autant plus dommage qu’on aimerait en savoir plus sur ces vingts ans d’aventures Moscovites, et surtout sur l’atmosphère de la fin de l’union soviétique manquant de l’essentiel mais avide de toutes sortes de nouveautés. Peut être suis-je déçu parce que j’ai lu l’an dernier un excellent livre de témoignage sur à peu près la même époque en Russie: Notice Rouge. Ce livre traduit de l’anglais se lit d’un trait comme un roman au rythme haletant. Bill Browder n’est pas dans la publicité mais dans la finance et il  a visiblement choisi un nègre très professionnel pour mettre son histoire en forme. Peut être aussi avais-je trop dans la tête le livre de Viktor Pelevine, Genération P, un roman sur le monde de la publicité dans le Moscou des années 1990. Bref on attend plus encore d’Edouard Moradpour et de la chance inouïe qu’il a eu de vivre l’histoire récente de la Russie postcommuniste de l’intérieur du pays, dans sa globalité et sa continuité, sans aucune idéologie préétablie. On attend son prochain livre avec impatience.

 

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